On pense aux chasseurs F-35, aux navires Irving, au béton. Mais la moitié des dépenses contractuelles fédérales ne se voit pas : elle se lit dans des centaines de milliers de contrats de services. Consultation, technologie de l’information, gestion immobilière. Ce sont les achats que le gouvernement fait chaque année, silencieusement, loin des communiqués de presse.
Les divulgations proactives du Secrétariat du Conseil du Trésor couvrent vingt ans de contrats fédéraux de plus de 10 000 $. Près de 500 000 enregistrements, 516 G$ de valeur déclarée. L’analyse de cette base de données révèle une réalité que le discours public sur les grands projets tend à masquer : le gouvernement fédéral est avant tout un acheteur de services.
Les divulgations proactives du Conseil du Trésor classent chaque contrat selon quatre catégories : services (SRV), biens (GD), construction (CNST), et un hybride services-biens (SRVTGD). Sur les 516 G$ de valeur déclarée entre 2004 et 2024, les services représentent 241 G$, soit 46,7 % du total. La construction, malgré sa visibilité politique, ne représente que 18,5 % à 95 G$.
La catégorie GD (biens) totalise 85 G$ (16,5 %). Le reste correspond aux contrats SRVTGD (hybrides) et aux enregistrements sans catégorie déclarée. En volume de contrats, les services représentent 122 000 enregistrements contre 22 000 pour la construction.
Un gouvernement de services : les projets de construction captent l’attention médiatique, mais les contrats de services représentent 2,5 fois la valeur de la construction dans les divulgations proactives fédérales.
Le gouvernement fédéral figure parmi les plus grands clients technologiques au Canada. IBM Canada a accumulé 14,3 G$ en contrats fédéraux sur vingt ans. Microsoft, 10,0 G$. TELUS, 10,2 G$. Bell Telephone et Bell Mobility combinés : près de 16 G$. Ces quatre acteurs seuls représentent plus de 50 G$ de contrats sur la période.
BGIS (Brookfield Global Integrated Solutions), spécialiste de la gestion immobilière, arrive en tête avec 24,8 G$. Parsons, entreprise d’ingénierie et de services gouvernementaux, suit à 14,7 G$. Ces chiffres illustrent que la catégorie « services » dépasse largement la consultation : elle couvre l’ensemble des fonctions opérationnelles externalisées de l’État.
Deux ministères dominent l’approvisionnement fédéral : la Défense nationale (DND) avec 224 G$ sur 248 345 contrats, et Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC) avec 165 G$ sur 37 890 contrats. SPAC agit à titre d’acheteur centralisé pour l’ensemble de la fonction publique, ce qui explique un ratio valeur-volume élevé : moins de contrats, mais de plus grande taille.
Services partagés Canada (SSC), créé en 2011 pour consolider l’infrastructure TI du gouvernement, arrive troisième avec 84 G$ en 24 082 contrats. Son poids relatif confirme la concentration des dépenses technologiques au sein d’un seul ministère. La Gendarmerie royale du Canada et Transports Canada complètent le top cinq.
Les divulgations proactives ne capturent qu’une partie du tableau. Elles exigent une valeur minimale de 10 000 $ et sont publiées trimestriellement par chaque ministère, avec des délais variables. La qualité des données varie : certains enregistrements présentent des valeurs manifestement erronées (contrats à zéro dollar, doublons d’attribution). Irving Shipbuilding affiche 20,4 G$ sur quatre enregistrements, ce qui suggère des amendements pluriannuels plutôt que des contrats distincts.
La transparence n’est pas la perfection. Le système de divulgation proactive est l’instrument le plus complet dont dispose le public pour suivre les dépenses contractuelles fédérales. Mais ses lacunes structurelles : nomenclature variable des fournisseurs, valeurs nulles pour les contrats à commandes subséquentes, absence de ventilation par sous-traitant : signifient que les 516 G$ analysés représentent une borne inférieure plutôt qu’un total définitif.
Les marchés publics fédéraux ressemblent moins à un chantier naval qu’à un parc technologique. La moitié de la valeur contractuelle va aux services. IBM, Microsoft et Bell en reçoivent à eux seuls plus de 40 G$. Ces chiffres étaient publics : il fallait savoir où chercher. Les appels d’offres de services actuellement ouverts témoignent de cette dynamique continue.
contract_value de la base ProcureData, enrichie par la divulgation proactive TBS. Les contrats à valeur nulle ou non déclarée ont été exclus des calculs de pourcentage. Les fournisseurs apparaissant sous plusieurs graphies dans les données brutes ont été regroupés manuellement (IBM Canada, Microsoft, famille Bell). Les valeurs de PSPC et DND peuvent inclure des contrats agissant à titre d’acheteurs mandataires, ce qui gonfle leur valeur absolue.